27/01/2004

Escalier

Ce soir-là, mon père me le demanda.
Je devais avoir cinq ans, peut-être six. Nous habitions une petite maison en pierres du pays, dans le fin fond des Ardennes. Une vieille bâtisse aux murs épais, aux recoins inquiétants, au parquet qui craque, aux fenêtres qui sifflent le vent du dehors.
Il devait être encore tôt mais la nuit était tombée, ce qui avait obligé ma mère à allumer les lampes bien avant le repas, déjà. La salle à manger était clairs-obscurs, chaude des relents du poële à charbon et nous étions tous à table. Non, pas tous car mon frère était au lit, malade. C'est pour cette raison que mon père me le demanda.
Mon père était un rustre ardennais. Dès lors, chaque parole dans sa bouche était un ordre. Pourtant, je fis mine de ne rien entendre. Il répéta la phrase assassine: "Stéphane, descends à la cave me chercher une autre bouteille de vin!" Jamais il n'y descendait lui-même, prétextant un problème de hanche mais je savais depuis longtemps que c'était ce vin qu'il réclamait qui avait atteint son équilibre. A l'accoutumée, c'était mon frère, mon aîné de quatre ans qui descendait. Ce soir-là, une mauvaise angine le clouait au lit et je n'avais pas le choix.
D'un mouvement lent, je repoussai ma chaise et me rendis dans la cuisine. Elle était là, hostile et je devais l'affronter. Il était là, tapi derrière elle et je devais m'y engouffrer.
Je saisis la poignée de la porte. Elle était froide et quand je l'ouvris, une odeur humide me monta au nez. Tout en pressant le bouton de l'interrupteur, je me raidis d'effroi. La voix de mon père me rendit vie: "Stéphane, elle vient cette bouteille?"
L'escalier n'était ni long ni large, juste suffisant pour me précipiter à la verticale dans son antre. Son sourire était béant et ses marches faisaient office de dents, précédant un étroit gosier sombre qui devait, sans nul doute, déboucher dans un estomac diabolique. Je sentais que si je posais un pied sur le bord de sa bouche, il allait m'aspirer, m'avaler tout cru et me digérer enfin, sans pitié. L'odeur de pourriture qu'il dégageait en disait long sur ce qu'il y avait au fond de son repaire.
La simple ampoule n'éclairait que quatre marches. Il n'y avait pas de rampe et l'idée d'être projeté plus vite encore dans son abîme m'épouvantait.
La voix de mon père se faisant plus pressante, je posai un pied sur la première marche. Il ne se passa rien. Le froid me saisit par la cheville mais je tins le coup. Une seconde marche, puis une troisème. Bizarrement, son sourire sembla s'élargir. Etait-ce pour mieux me croquer?
A ma droite, de drôles de petites boules m'observaient. Quand je réalisai que c'était les conserves d'oignons de ma mère, je fis un autre pas.
Marche quatre. Marche cinq. Stop! Quelque chose avait bougé... Je retins un cri quand la chose se fit plus nette. Je reconnus alors mon ombre sur le mur.
Marche six. J'étais à la moitié. Je n'avais qu'une seule envie: tourner les talons et m'enfouir vers le haut mais la sentence de mon père aurait été probablement plus terrible encore que cette descente aux enfers.
Marche sept. Tout prenait maintenant une autre allure: je distinguais désormais des formes en noir et blanc.
Tout à coup, je sentis une présence. Dans le vieux fauteuil, au fond, il y avait un homme. Je n'en percevais que le chapeau et des volutes de fumée qui sortaient de derrière le dossier. Il allait se retourner et m'assassiner. J'avais vu cette scène à la télé, quelques jours auparavant.
Marche huit. Le chapeau devint lampadaire, rangé derrière le fauteuil cabossé. Ouf!
Marche neuf. Rien.
Marche dix. Le froid. Toujours ce froid qui m'englobait jusqu'aux oreilles. La fumée du cigare se fit plus nette, elle sortait à présent de ma bouche. Erreur d'appréciation de distance!
Marche onze. Cette fois, plus de doute, on braquait une arme vers moi. Elle sortait d'un trou, déterminée à me tirer dessus. Puis une deuxième, une troisième, dix, vingt. J'étais mort de trouille et il me restait encore une marche à descendre.
Marche douze. Rien ne se passa. J'étais à présent sur le fond. Il me sembla qu'il bougeait. Je le sentis tanguer puis se ramollir, il allait m'engloutir tels les sables mouvants que j'avais vu dans un reportage télévisé, la veille. Je me mis à accélérer le pas et, sans réfléchir, je pris la direction des armes à feu qui pointaient vers moi leur canon meurtrier. Dans un état second, j'en saisis le bout d'un et tirai de toutes mes forces. Il lacha prise: j'avais réussi à désarmer l'ennemi!
Sans demander mon reste, je me mis à courir, je gravis les douze marches en sens inverse et je me vis poser violemment la bouteille de vin devant mon père, ébahi de tant de hâte à le servir.


Écrit par Hollynx   |     |   |   10 passage(s)

19/01/2004

Ascenseur

Je suis l'ascenseur, ami des buildings et des paresseux, ennemi des phobiques et de certains réalisateurs de cinéma en mal d'audience.
L'aviez-vous deviné?
Je ne suis donc qu'une machine inventée par l'homme, pour le meilleur et pour le pire, au rythme des pannes et des encombrements qu'il provoque car il n'y a rien de dangereux en moi, si vous respectez les consignes de sécurité.
Alors, quand vous passerez chez moi, faites un tour au fond du couloir, je vous y attends.
N'hésitez pas, l'ascenseur est votre serviteur.

Écrit par Hollynx   |     |   |   7 passage(s)

18/01/2004

...

Tapi au fond du couloir, il attend.
Il voudrait passer inaperçu mais il ne le peut pas car on le montre sans cesse du doigt.
Il est petit et pas très joli.
Quand vous l'appelez, il ne peut pas résister: il accourt et s'ouvre à vous.
Il aurait beaucoup à raconter car il en a vu des choses. On m'a dit que certains ont pleuré en son sein. D'autres s'y sont énervés, querellés, angoissés, amusés. Il paraît qu'un jour, un couple a fait l'amour alors qu'il filait en haut tandis qu'un gamin volait le porte-monnaie d'une petite vieille, alors qu'il plongeait en bas. 
Il ne parle pas. Il écoute.
Il ne regarde pas. Il voit.
N'ayez crainte, il restera discret: il a bien trop peur que vous ne l'abandonniez.
 
Qui donc est-il?
Demain, le mot à deviner et son petit texte + une surprise en prime...   

Écrit par Hollynx   |     |   |   4 passage(s)

15/01/2004

Exploration

Le meilleur avion
Qui m'emmène dans les airs
Est mon imagination
Décollant pour ton univers.
Un intrigant continent
Que mes doigts voyageurs
Ne cessent aventureusement                                                                        
D'explorer avec ardeur.
Un pays magnifique
Où il fait bon se reposer
Une plaine désertique
Avec un cratère bien centré.



J'en fais le tour avide
Quand ma bouche intriguée
D'un geste rapide
Y dépose un baiser
Avant de poursuivre le chemin
Remplie d'un désir nouveau
Car ma main soudain
Rencontre une forêt en rideau.
Que peut cacher une telle frontière
A l'abondante végétation?
Ignorant la naturelle barrière
Je succombe à la tentation.


 
D'un mouvement timide
L'instinct me guidant
Je m'y engouffre
La raison m'étouffant.
"Prudence" hurle-t-elle
"Vas-y" chuchotes-tu.
Ma réserve se faisant la belle
Rapidement j'atteins le but.
Magistral et redressé
Souverain de tes sentiments
Il est là qui m'attend
Trésor de ta volupté.




Il est le roi de ce continent
Et en sorcier magique
Il m'attire dans ses rangs
En une bien étrange musique.
Plus rien ne me retient
Par monts et par vaux
Ce pays est désormais le mien
Sans cabane ni château.
Je lui fais don de ma tendresse
En des gestes de plus en plus fous
Quand dans une sorte de liesse
Il m'inonde de son philtre d'amour.
 

 
(extrait du journal de bord d'une aventure dans un autre espace-temps)






Écrit par Hollynx   |     |   |   493 passage(s)

13/01/2004

Mine

Stéphane fondit en larmes. Des milliers de palplanches muraient la mine désafectée.
 
Au fil du temps, elle était devenue son amie, sa confidente, sa délivrance après des heures de supplice à écouter un instituteur peu sympathique. Elle l'avait toujours accueilli à bras ouverts, lui offrant des couloirs de découvertes, des éboulis de plaisir, de la poussière de trésor, des cailloux de bonheur. Stéphane serra les poings. Ils avaient bloqué l'accès à son paradis, ils l'avaient condamné à l'éternité de solitude, sans lui. Furieux, il se rua sur le barrage gigantesque mais rien ne bougea. Du sang perla sur la tranche de ses mains et ,désespéré, il s'assit le dos au mur maudit.
Tout à coup, une petite voix cristalline se fit entendre. Elle venait de derrière la barricade. Elle était toute proche et tellement loin à la fois. Elle engloba Stéphane et son humeur renfrognée puis le rassura, comme seule savait le faire sa maman, les soirs d'orage quand il avait peur. Ce n'était évidemment pas sa maman. Qui cela pouvait-il être? En effet, personne ne s'aventurait jamais dans cet univers hostile, terril sombre, immondices et carcasses rouillées, hormis Stéphane quand il était en quête d'isolement.
Le petit garçon se redressa et demanda timide: "qui es-tu?". Il s'y reprit à plusieurs fois mais n'obtint aucune réponse. Il contourna alors l'entrée, escalada le remblai et se retrouva sur la plateforme qui formait une sorte de toit à l'issue désormais murée. Sur le lit de mousse qui le recouvrait, il se coucha à plat ventre, la tête au niveau des madriers qui lui barraient la route. Découvrir ainsi la mine à l'envers, le fit sourire. Le sol était plafond, le plafond était sol et Stéphane rêva de partir à la recherche de nouvelles aventures dans ce monde en miroir. Pour toute présence, il ne perçut que l'humidité familière du lieu. Une petite araignée aussi qui, effrayée à la vue de ce visage venu de nulle part, s'échappa à toutes pattes bien loin de là. Déçu, le gamin se releva et tandis qu'il frottait ses vêtements souillés, il l'entendit à nouveau. Elle était bien réelle, cristalline, à deux pas de lui. Il ne rêvait pas, il l'entendait. Stéphane reprit sa position couchée, la tête la plus proche possible du minuscule trou sur les couloirs en sous-sol.
 
C'est à ce moment qu'il apparut, énorme, superbe, à portée de main. Il n'en avait jamais vu de pareil quand le plafond était plafond et le sol sol. Stéphane tendit le bras et, sans peine, ramena à lui ce joyau que lui offrait son amie la mine en cage d'une amitié et d'une complicité que, plus jamais, il ne rencontra dans le monde des adultes qu'il venait soudain de rejoindre.



Écrit par Hollynx   |     |   |   6 passage(s)

08/01/2004

...

Je n'ai pas eu le temps de composer mon texte. Pas même de chercher un mot. Me voilà dans la salle d'attente de mon médecin à attendre mon tour. Je suis en bonne santé mais nous venons, le fiston et moi, pour un rappel de vaccin. Il me semble que l'atmosphère est chargée de microbes. Je les sens voltiger autour de moi et à bien y réfléchir, je les entends qui s'apprètent à me sauter dessus.
Un ado boutonneux tousse. Une dame âgée est pâle à effrayer. Un homme encore jeune se dandine nerveusement sur sa chaise. Les autres semblent dormir, sans plus. Le fiston décortique "L'érotisme" de Georges Bataille pour son mémoire. Cela me rassure. On entend son crayon crisser sur les pages du bouquin tandis qu'à chaque mouvement, sa veste en cuir couine à la façon d'un divan de grand-mère, un dimanche après-midi. L'adolescent s'est emparé d'un magazine. Là aussi il doit y avoir des milliers de bactéries. Je serais incapable de feuilleter ces Gaël, Elle, Femmes d'aujourd'hui et le Vif l'express réunis. C'est pourquoi j'écris avec mon nouveau stylo aseptisé sur un bout de papier arraché à mon agenda tout neuf, à la sauvette mais dont le bruit infernal ne put se contenir dans cet aquarium à virus. Mon stylo fait du bruit. Je sens la dame m'observer. Une mère avec son fils. Elle écrit et il griffonne dans son roman... Que peuvent avoir ces deux êtres hors norme? La norme, ici, c'est de regarder dans le vide. L'air inspiré, c'est mieux. Ou, comme le jeune boutonneux, de feuilleter (le plus rapidemant possible) un de ces  magazines infectés. Certainement pas de griffonner dans un livre de 360 pages ou d'écrire sur un confetti!
Soudain, une voix familière perce cet espace-temps lourd et irréel. J'ai l'impression que tous ont sursauté. A présent, toutes les oreilles se tendent. L'info est primordiale: entre le moment où nous sommes arrivés et celui où nous partirons, le médecin aura empoché quatre mille balles. Ah bon? 
Tous replongent dans leur attente. Me voilà soulagée. Sur la cheminée de marbre, des prospectus
"Vous souffrez de migraines"
"Qu'est-ce que l'ostéoporose?"
"Quand l'inquiétude pèse sur votre vie"
"La dysfonction érectile, ce que les femmes doivent savoir"
"Vos veines, 10 conseils..."
"Conseils pratiques pour éliminer les poux"
"Relax... La prévention Malaria"
"Prévenir l'hypertension"
 
Tu parles! Je suis arrivée en pleine forme et je me sens tout à coup très mal.
La porte s'ouvre dans un fracas terrible et la tête du docteur se dessine. C'est à notre tour! Je n'ai pas réalisé la sortie des autres mais j' imagine la mienne, des microbes de la tête aux pieds, des tas de maladies encyclopédiques dans la mémoire et pas du tout l'envie de me faire piquer.


Écrit par Hollynx   |     |   |   6 passage(s)

05/01/2004

Alternance

Lorsque survient l'hiver, je suis ravie de retrouver mes cols roulés et ma couette ouatée mais je ne vous cache pas qu'à la vue du premier rayon de soleil, je me sens revivre sous les senteurs toutes particulières du printemps. Quand l'été prend sa place, les vacances me font tout oublier, tandis qu'une balade à vélo me fait rêver des couleurs uniques de l'automne qui se prépare déjà, en cachette.
La nuit, j'imagine le lendemain et le lendemain, je me réjouis du soir afin de profiter du cocoon obscur que parsèment les lumières chaudes.
Je désire les congés et je me presse pour ne pas rater la rentrée.
Je pleure et je ris. Je ris et je pleure. J'ouvre les yeux et puis je les ferme. J'inspire et j'expire sans jamais me lasser, au fil des années.
Je vis. Un jour, je mourrai. Tout se succéde de façon régulière. Je fais ma place et d'autres la prendront ensuite.

 
C'est l'éternelle alternance de la vie sans laquelle nous ne serions pas...

Écrit par Hollynx   |     |   |   7 passage(s)

03/01/2004

Pantographe

Saisissant mon pantographe, je me mis à contourner méthodiquement la forme qui se présentait à moi. Le masque de Toutankhamon. Ma main s'anima de façon automatique, tandis que mon esprit s'envolait par-delà les frontières. Je devins voyageur au bord du Nil, conquérant avide des Rois d'Egypte. En une fraction de seconde, tout devint soleil, sable et richesses millénaires. J'étais bien, en ce matin d'automne, la jeunesse du visage du pharaon éclairant encore davantage mon humeur.
J'avais découvert ce matériel de dessin ayant appartenu à mon père, quelques heures plus tôt, dans une boîte à chaussures rangée au pied de l'escalier. Perplexe, j'avais décidé de m'en servir afin d'occuper agréablement le week-end qui se profilait sans but. Le pantographe par hasard, Toutankhamon pour sa beauté, deux jours de congé, j'avais de quoi m'évader.
Le regard du pharaon me pénétra à l'instant où mon crayon en dessinait le contour. Il me sembla y percevoir de la vie. Une étincelle de vie. Un fragment d'existence. Je ne pris garde à ce détail et la mine de mon crayon bien taillée attaqua le nez du souverain. Une odeur d'épices exotiques chatouilla mes narines. Ma mère dans la cuisine nous préparait de la potée au chou et pourtant c'était un plat oriental que je visionnais sur la table familiale. Je souris à ce dérapage inconscient, mon imagination me jouant souvent des tours. Le pantographe dérapa lui aussi alors que je dessinais le contour de la bouche fine et muette du masque d'or. Cet accroc lui donna une moue boudeuse que je me mis à gommer au plus vite. Les va-et-vient de ma main firent grincer le bloc de dessin et je l'entendis murmurer. Ces lèvres soudées depuis des siècles de fil précieux se délièrent et se mirent à bouger, à se modeler, à me parler sans toutefois que je n'en saisisse un seul mot. Peu m'importait. M'armant à nouveau de mon crayon noir, je coiffai respectueusement le visage royal de sa parure divine et je me sentis pousser des ailes. De larges ailes. De puissantes ailes. Mes yeux devinrent vifs et perçants, mon nez et ma bouche ne firent plus qu'un et mes mots s'effacèrent pour devenir cris.
Et puis, je pris mon envol.
Planant majestueusement au-dessus de la Vallée des Rois, je me mis à la recherche des pyramides. Les courants chauds m'emmenaient de plus en plus haut, tandis que Kheops m'attirait et me happait inlassablement. Le choc fut terrible quand je m'y écrasai.
Ma mère était sur le pas de ma porte, mon pantographe s'était disloqué, la mine brisée, tachant au passage le regard pénétrant de Toutankhamon. L'appel pour le dîner, une potée au chou avait rompu le charme de ce dieu qui, quelques instants durant, m'avait initié à la vie de l'aigle royal. 

Écrit par Hollynx   |     |   |   4 passage(s)