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21/04/2004

Thé

L'horloge de l'église sonna la demie.
Maria se leva péniblement de son fauteuil dont les accoudoirs de bois craquèrent autant que son dos miné d'arthrose. A petits pas lents et traînés dans ses pantoufles sans âge, à l'image de son visage, elle s'approcha de l'armoire. D'un geste mal assuré, mais néanmoins décidé, elle saisit une petite boîte de fer blanc et y plongea ses doigts longs et fins, aux articulations noueuses. Elle se dirigea ensuite vers la cuisinière toute neuve qui trônait curieusement dans ce décor à l'ancienne. Julia, sa fille, avait exigé qu'elle se sépare de son vieux et fidèle foyer devenu dangereux, sous ses mouvements malhabiles, quelque temps auparavant. Quel curieux duo cette plaque électrique dernier cri et cette bouilloire cabossée dont le sifflet se mit rapidement à tonitruer que l'eau frémissait à température idéale. Maria s'en empara. La saisissant à deux mains, elle fit trois pas vers la gauche et fit couler l'eau fumante dans le corps dodu d'une théière ébrèchée dont le couvercle avait du mal à tenir droit. Elle reposa la bouilloire sur la plaque encore chaude, sortit deux tasses ordinaires du vaisselier puis, vint se rasseoir dans le fauteuil qui, soulagé de la retrouver, s'affaissa, confortable.
 
L'horloge de l'église sonna la demie.
La boulangère regarda par la fenêtre et vit Jules qui, comme tous les jours, traversait la place du village et se dirigeait vers la petite maison blanche du coin, celle qui portait le numéro 20 et avait de grands volets verts toujours ouverts. La commerçante sourit et tenta de se remémorer depuis quand, à la demie pile, il passait par là. Probablement 50 ans, pensa-t-elle car sa mère coiffeuse de l'autre côté de la place lui en parlait déjà comme d'une institution dans le village. Jadis, Jules avait courtisé Maria mais les familles ayant refusé le mariage pour d'obscures raisons, Maria s'était mariée avec le maréchal ferrant du village voisin. Très vite, elle s'était retrouvée veuve avec une enfant à élever. C'est au lendemain des funérailles du maréchal ferrant que Jules prit l'habitude de traverser la petit place à 15h30 précises. Les années l'avaient décharné, fatigué, voûté mais, fidèle à l'heure et à la maison blanche, il bravait le soleil torride de l'été et les bourrasques de l'hiver pour prendre le thé avec Maria.
Personne ne sut jamais ce qu'il pouvaient se dire.
Aucun ne sut jamais ce qu'ils pouvaient bien faire.
Tous les imaginaient trinquant, amoureux, une tasse de thé fumant à la main, malgré les jours, les mois, les années.
 
L'horloge de l'église sonna la demie.
La boulangère s'étonna de ne pas voir passer Jules et, dans la cuisine à l'ancienne de Maria, le fauteuil s'étonna qu'elle ne bougea pas aux premiers sons du carillon.
Le lendemain, la boulangère chercha des yeux le passant légendaire mais ne le vit pas, tandis que la vieille bouilloire s'ennuyait seule sur la plaque électrique restée froide.
Le troisième jour, la sonnerie du téléphone fit sursauter le couvercle de la théière prête à l'usage et la boulangère ne vit pas le corbillard qui passait devant ses fenêtres. 

Écrit par Hollynx   |     |   |   11 passage(s)

Commentaires

Colayne Trèssssssssssss relaxant :)

Écrit par : Colayne | 21/04/2004

.:. Le temps s'en va, le temps s'en va, ma Dame,
Las ! le temps non, mais nous, nous en allons,
Et tôt serons étendus sous la lame.

Pierre de Ronsard, Amours de Marie.

Écrit par : Azero | 21/04/2004

Merci de ton accueil...

b.

Écrit par : bergm4n | 21/04/2004

Maria, Marie, Ronsard et Azero, sans oublier Colayne Tout s'en va un jour, vrai, m'sieur...
Comme ça, en douceur et chaleur, pas las, en prenant le thé: c'est presque rassurant. Presque.


Écrit par : Hollynx | 22/04/2004

Merci ! C'est un très beau texte, une belle histoire qui me touche.

Écrit par : Taian Akita | 22/04/2004

! ...

Écrit par : tgt | 22/04/2004

... j'ai accroché du début à la fin... merci à toi pour cette belle histoire...

Écrit par : Nicolas | 22/04/2004

.... Merci pour l'histoire.....adoré... :)

Écrit par : movida | 22/04/2004

Le temps est devenu voyageable si si je peux ajouter ce néologisme à ma collection, et Maria doit être à la mode, chez la boule (je veux dire à zéro) elle est passée et j'ai appris qu'elle serait lundi chez Henri. Pour d'autres amours peut-être, fantasques sont les esprits de femmes qui de chimères en chimères croient que le coeur est rose et qu'il est la cible d'un angelot turbulent.

Écrit par : xian | 24/04/2004

au plaisir de te relire...

Écrit par : poète guerrier | 24/04/2004

Je voulais juste te dire... J'a-d-o-r-e :-)
Il y en a des surprises dans ton chapeau!

Très bon we à toi

Écrit par : ptitanne | 25/04/2004

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