31/05/2005

Curieuse affaire

Quand le village se réveilla, son destin avait basculé : depuis cette nuit de juin, l’église comptait un paroissien de plus.
C’est le sacristain qui, sur le coup de sept heures, l’avait découvert dans le fond de la chapelle. C’était un garçon fluet et chevelu, sans signe particulier, qui avait été enveloppé à la hâte dans un drap de bain pas très frais.
Les yeux grand ouverts sur le monde, cet enfant dormait peu et ne souriait pas. On ne trouva jamais trace de ses parents et il fut confié à une congrégation de religieuses voisine du village. Il y vécut sans problème jusqu’à l’adolescence.
Ensuite, il fut engagé comme apprenti chez le boulanger qui accepta de le loger et de le nourrir. Le brave commerçant l’accueillit comme un fils. Probablement le fils qu’il n’avait jamais eu.

Baptiste, tel était son nom, ne lui causa aucun ennui. Il fut un ouvrier remarquable et un membre de la famille à part entière. De caractère taiseux, il restait souvent de longues heures le regard vague posé sur le silence.
« - Mon fils, tu vas avoir 18 ans. Tu es bon boulanger. Il serait temps de penser un peu à la vie…
- A la vie ?
- Tu restes des jours et des jours sans mettre le nez dehors, nous ne sommes plus chez les religieuses, ici ! Il est temps que tu apprennes que le monde existe. Et puis, il y a les filles, mon gars !
- Les filles ?
- Ben oui… Hier au magasin, j’ai bien remarqué le manège de la petite Sarah du pharmacien. Tu as vu ses yeux ? Elle ne cessait de te regarder et…
- Arrête ! Sarah n’est qu’une fille-à-papa ridicule !
- Baptiste, comment oses-tu ? Tu ne la connais même pas…
- Oh, si… »
Ce genre de conversation se terminait toujours de la même façon : Baptiste sortait en claquant la porte, laissant le boulanger dans la plus totale incompréhension.

Un jour, c’est Baptiste qui vint trouver Marcel :
« - Père, nous devrions partir.
- Partir ? Où ça ? Tu as envie de vacances, fiston ?
- Pas du tout… Nous devrions juste quitter le village tant qu’il en est encore temps.
- Quitter le village ? Il n’en est pas question ! Il a vu naître mon père, mon grand-père et avant lui, mon arrière-grand-père. J’y vivrai jusqu’à ma mort et l’on m’y enterrera à leurs côtés, tout contre ma tendre Elisa qui m’attend depuis si longtemps.
- Tu n’as donc pas compris ? Nous devons quitter le village ! Un grand malheur va s’abattre sur la vallée et, si nous ne fuyons pas, nous mourrons.
- Qu’est-ce que tu me chantes là ?
- J’ai vu la mort. Elle plane sur la vallée depuis quelques jours. Fuyons !
- As-tu bu ce soir ? Explique-moi ce qui t’arrive.
- Je ne peux pas : c’est une sorte de troisième œil ouvert sur le monde impénétrable où le bien et le mal font corps avec l’esprit. Le mal nous guette, père. Ne restons pas inactifs.
- De quel mal parles-tu donc ?
- Du feu.
- Du feu ?
- Je l’ai vu du côté de chez Léon.
- Tu t’es baladé du côté de chez Léon, tu as vu un incendie et tu n’as pas prévenu les pompiers ?
- Il n’y a pas encore d’incendie ! Il approche. Il se prépare. Il est au seuil de ma pensée. Il dort encore mais il est sur le point de s’éveiller. Fuyons ! Il fera des milliers de morts. Il déboulera à flanc de colline et ravagera toute la région. Partons vite !
- Si tu es si sûr de toi, alertons qui de droit et ils sauront quoi faire. Allons à la gendarmerie ! Il est peut-être encore temps de faire venir les Canadair du Sud afin de sauver des vies. Ils nous conseilleront. Viens, on y va… »

A ce moment, Baptiste sortit de sa poche un revolver tout neuf. Il hurla d’une voix d’outre-tombe : « Tu n’en feras rien ! Le Maître, ici, c’est moi ! J’ai été désigné pour ravager ce pays et ses parasites, tu n’en faisais pas partie, jusqu’à présent mais là, tu me trahis…
- Baptiste… »
La réponse fut brève. Elle résonna en un coup de feu. Le boulanger s’effondra sur le sol, les yeux ébahis restant ouverts sur le monde qu’il quittait.
Baptiste abandonna calmement la maison et regarda les colonnes de fumée qui s’approchaient des habitations. Des sirènes hurlaient et des gens couraient dans tous les sens. Le jeune garçon ne se retouna pas, le regard vide, il s’éloigna vers l’horizon.

Les journaux titrèrent, dès le lendemain :Un incendie d’origine douteuse dévaste les alentours d’un village mais est maîtrisé avant son entrée dans la civilisation. On ne déplore aucune victime mais le boulanger a mystérieusement disparu et son fils a été retrouvé errant, amnésique, sur la route du Sud. La police ne dispose d’aucun détail qui…

Écrit par Hollynx   |     |   |   1 passage(s)

23/05/2005

Mathématiquement parlant...

Un musicien aux idées carrées arriva sur scène complètement rond. Il saisit son triangle, le regard oblique et, s’il rêvait de faire du trapèze dans le cirque voisin, ne quitta cependant pas son cercle d’amis : il avait toujours joué dans l’hexagone et ce n’était pas demain la veille qu’il partirait conquérir le monde.

L’alcool arrondissant ses angles, il joua en parallèle avec l’ensemble des autres musiciens sans même se soucier des degrés de noires ou de blanches.
Le chef d’orchestre avait beau battre la mesure, l’hypothèse d’un renvoi se dessinait désormais sur son visage, tant le problème de ce monsieur était aigu. Alors, à la fin du spectacle, il prit la tangente suivante : « Selon ma thèse, cher collègue, vous entamez une courbe décroissante. Si nous redressions un peu la barre ? »
Le musicien toisa son chef qui mit entre parenthèses ce mouvement d’humeur, avant de gommer tout cela de sa mémoire.

Quelques jours plus tard, l’orchestre reprit place sur la scène. Il ne comptait plus de triangle dans ses rangs. Par contre, dans le cirque voisin, sur le trapèze, brillait un homme au chapeau rond.
Le chef fit signe aux musiciens, tandis que sous le chapiteau, le public applaudissait à tout rompre.

Écrit par Hollynx   |     |   |   4 passage(s)

18/05/2005

Le chiffon et le plumeau

Un chiffon rencontra un plumeau et lui trouva belle allure : « mon ami plumeau, quelle coiffure ! »
Le plumeau, ébouriffé par un tel compliment, se secoua d’aise libérant de la sorte un énorme nuage de poussière qui fit tousser le chiffon qui se racrapota de tout son tissu.
« Vous n’êtes pas mal non plus, dans votre genre mais ce corps de coton ne vous tient-il pas trop chaud, les jours d’été ? »
Pas le moins du monde, mon cher, et puis j’aime sentir la main de madame quand de ses doigts fins, elle me saisit. »
Le plumeau s’imagina avec sa femme de ménage : un tout autre maintien, cette tige de plastique entre elle et lui alors, il se mit à rêver d’un contact plus sensuel et plus direct mais il était né plumeau et le resterait jusqu’à la fin de ses jours.
Cela le déprima et le rendit raplapla. Le chiffon avait beau le flatter, rien n’y faisait à sa tristesse d’être plumeau.
Antistatique ? La belle affaire, il aurait tant aimé un bain chaud. Trois couleurs ? Ils les trouvait rococo, manquant de goût. Une forme élancée ? Qu’il serait agréable de se pelotonner contre chiffons et autres loques ! Sans parler des énergiques mouvements de rotation pour le nettoyage ou, pire encore, ces tapes violentes contre le rebord du balcon.

Le petit chiffon ne savait que faire pour remonter le moral de son ami, jusqu’au jour où, de bon matin, le plumeau se rendit compte qu’un nouveau venu avait pris place à ses côtés, dans le placard des produits d’entretien. Il en parla au chiffon qui, lui aussi, lui fit part de la même découverte.
« Vous n’imaginez pas, mon cher, ils sont cinquante dans le même paquet, tous couchés les uns sur les autres, dans une humidité insupportable.»
« Bien vrai. En plus, ils sentent le citron de façon excessive et vous savez ce qu’on m’a raconté ?... »
« Dites-moi, vite ! »
« Leur vie est limitée… Comme je vous le dis : après usage, hop, direction poubelle ! »
« C’est bien ce qu’il me semblait. »
Le plumeau fit rapidement un petit calcul : cela faisait au moins cinq ans qu’il résidait dans ce placard et, hormis quelques poils en moins, il était comme neuf.
Le chiffon regarda son corps de tissu et se trouva encore fort beau pour ses 15 ans, mis à part un petit trou par-ci, par-là.
Le plumeau échangea un regard avec le chiffon et ils se dirent que, finalement, ils n’avaient rien à regretter.

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12/05/2005

Pluie et confetti

Le ciel devint gris puis de gros nuages noirs passèrent rapidement au-dessus des têtes. Le vent se leva, couchant les buissons et les herbes hautes à l’horizontale. De plus gros nuages arrivèrent ensuite, plus lents, plus lourds, plus sombres encore.
Un coup de tonnerre résonna, tandis qu’un éclair coupa l’horizon en deux. Il y eut un écho et du son et de la lumière, puis l’averse se fit dense. Les passants couraient dans tous les sens, afin de se protéger, alors qu’un petit garçon blond sortait en trombe de sa maison, la tête en arrière, la langue tendue et les bras écartés pour mieux profiter des gouttes raffraîchissantes. L’une d’elles échoua sur son œil gauche et lui sembla bien jaune. La suivante vint s’écraser sur sa langue et lui parut bien sèche. Une troisième s’accrocha au revers de sa manche, suivie d’une multitude d’autres plus colorées les unes que les autres.
Le gamin se baissa pour en ramasser et découvrit avec étonnement qu’il s’agissait d’une pluie de confetti. Il leva les yeux et ne les crut pas : la pluie, sous l’œil amusé du soleil, faisait de l’arc-en-ciel un gigantesque toboggan d’où elles s’élançaient en des éclats rouges, verts, jaunes et mauves.
L’enfant fut le seul à partager ce spectacle avec le soleil car les adultes, qui l’instant d’avant l’entouraient, étaient à l’intérieur, bien abrités.
Quand il leur raconta ce qu’il avait vu, la bourrasque avait tout emmené et il ne restait plus rien sur le pavé.

Un jour, le petit garçon devenu grand me montra une minuscule boîte. A l’intérieur, se trouvait un confetti rouge : « tu vois, me dit mon père, voilà ce qui reste de cette merveilleuse aventure. Raconte-la à tes enfants qui, à leur tour, la raconteront à leurs enfants et, plus jamais, vous ne verrez les jours de pluie avec les mêmes yeux ».

Écrit par Hollynx   |     |   |   4 passage(s)

08/05/2005

Parabole pour deux


Quand tu as frappé à ma porte, as-tu craint que ton appel reste sans réponse ? J’ai vu tes lèvres murmurer, j’ai entendu ta voix timide mais je n’ai pas saisi tes paroles, trop avide de faire avec toi un bout de chemin.

Nous voici dans le jardin, le porche refermé derrière nous. Avançons. Je sais, tout est encore en friche, je me ferai l’honneur de l’aménager au plus vite, afin que tous deux nous ne trébuchions pas.
Regarde ces pommiers en fleurs, ces jonquilles sauvages, cette coccinelle au vol maladroit : ils sont pareils au printemps qui prend forme, ils se réjouissent déjà de l’été qui va venir.
Gravissons quatre à quatre ces marches couvertes de la mousse de l’hiver, elles nous conduiront au cœur de ma demeure : il y fait bon vivre, le feu fonctionne depuis six mois.
Pourquoi hésiter à nous y installer ? Nous y serons à l’aise pour déguster ce gâteau que tu as apporté.

Ce n’est pas un goûter que découvre la petite coccinelle qui a choisi le rebord de ma fenêtre pour se reposer de son premier grand vol, tandis que le jour commence à baisser : deux corps allongés, deux êtres enlacés, que seule la pénombre habille d’ombre et de lumière, en des reliefs incertains. Une fusion, une communion, que seul le silence anime d’échos et de frôlements, en des mouvements complices. Ce spectacle l’empêche de repartir à tire-d’aile.

C’est le frémissement de la bête à bon Dieu qui me réveille, au petit matin. Tu es là à mes côtés, endormi. Il est temps que tu partes : l’été est proche, je dois jardiner.
Quand tout sera terminé, j’abattrai la porte et j’installerai une large allée bordée de roses sans épines qui fera face à la maison et, à chaque fois que tu passeras, plus besoin de frapper, il te suffira d’entrer.

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02/05/2005

1970, c'est le printemps...


C’est le printemps, les bourgeons sont éclos, les oiseaux sont contents, tout est grandiose.
Dans le nid des moineaux, c’est la panique : un des petits est tombé du nid.
Au secours, vite, vite !
Hélas, il est trop tard.
Pour les moineaux, le printemps est terminé.
Il se fait tard, allons nous coucher…

Écrit par Hollynx   |     |   |   3 passage(s)