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09/06/2005

L'écharpe


Quand la porte se referma, plus rien ne fut pareil : son regard bleu s’éteignit, sa chemise blanche se fondit en noir, sa voix cristalline fit place au silence et mes doigts habitués à la douceur de sa peau ne perçurent plus que l’intérieur rugueux des poches de mon jeans. Dans ma bouche, un goût amer remplaça la tendresse de ses baisers sucrés et la pièce garda prisonnière son odeur d’amour.
Il s’en allait. Il rejoignait d’autres horizons, d’autres visages, d’autres sensations. On me l’enlevait sans crier gare, à l’aube d’un banal jeudi de février.
La peur m’envahit, l’incompréhension me glaça et je ne fus capable que de pleurer.
Tout avait commencé quelques mois plus tôt.

Je m’assis dans son fauteuil préféré dont le coussin élimé était marqué de l’empreinte de son corps. En le redressant, je découvris l’écharpe qu’il n’avait pas eu le temps d’emporter. J’y enfouis mon visage en pleurs et, d’inspiration en inspiration, j’emplis mes poumons de sa présence. Désormais, comment accepter la subtilité insaisissable de ce parfum, pourtant si réel ? Me laisser envahir d’émotions-souvenirs, du sensuel désir d’être à nouveau aux côtés de l’être aimé.
Une écharpe anodine et muette pour qui la regardait, un petit bout de tissu qui, pour moi, parlait des mots odorants dont l’effluve me réconfortait et m’emportait dans la lumière de l’espoir. L’avait-il oubliée volontairement ?
Que s’était-il passé quelques mois plus tôt ?

Sur la table du salon, la bouteille de vin que nous avions entamée me parut ridicule entre nos deux verres vides. Le mien était net, comme s’il n’avait pas servi et, d’où j’étais, j’aperçus par transparence le sachet de chips que nous n’avions même pas ouvert.
Je serrai davantage l’écharpe contre ma poitrine et je me servis prestement un grand verre. La première gorgée m’agressa le palais mais la seconde me procura le soulagement que j’attendais. Me laissant aller la tête en arrière, agrippée à l’écharpe, je fermai les yeux.
Une femme. La quarantaine. Célibataire.
Un homme. Quarante-cinq ans. Divorcé.
Où était le problème ? Quelle était la fausse note ? Une porte qui se ferme. Le silence. Des souvenirs et la révolte. Une écharpe. Un verre de vin. Une odeur. Un autre verre de vin.
La bouteille qui se vide et l’écharpe qui se froisse. La raison qui s’évapore et l’amour qui grandit, qui grandit, qui grandit dans un décor aux formes délirantes qui tournent, tournent et tournent.
Une femme. Un homme.
Une porte qui claque. Tu es là.

J’ouvris les yeux dans un brusque sursaut et le verre de vin se répandit sur l’écharpe grise qui sentait… La panique m’envahit à nouveau et, d’un bond, je me précipitai vers la salle de bain. D’un mouvement prudent puis de plus en plus frénétique, je me mis à frotter le liquide rouge qui s’infiltrait peu à peu au travers des fibres du tissu.
Le rattraper, le saisir, le faire disparaître, le rattraper. L’eau froide, l’eau chaude, la petite brosse, le savon, vite ! Encore, encore, encore du savon jusqu’à ne plus avoir qu’une boule informe, lourde et tiède, mousseuse et dégoulinante entre mes doigts.
Epuisée, je m’effondrai sur le bord de la baignoire, l’amas de laine serré contre moi. Une odeur printanière caressa mes narines lorsque, soulagée, je découvris en étalant l’écharpe que la tache avait disparu. Je mis sécher l’écharpe sur le radiateur et je m’assis à nouveau dans le salon. Mon verre vide gisait sur la moquette et la bouteille ne contenait pratiquement plus rien. Je la saisis et bus le restant au goulot. J’avais un goût de trop peu. Mes sens n’étaient plus en éveil, je perdais son image, le bruit de ses pas, l’odeur de son corps. Une autre bouteille ferait l’affaire. Je ne me souviens pas de l’avoir bue.
Etait-ce hier, il y a trois jours, plus, moins ?

Quand je repris conscience, l’appartement était vide. J’avais, sur les genoux, une écharpe feutrée à l’odeur de savon bon marché.
Le silence. L’obscurité. Une chaleur moite, embaumée de relents de vin aigre. Un salon en désordre et le vide dans la tête. Que s’était-il passé ?
Puis, ma vue qui s’adapte et l’odeur qui s’éclipse. Je me souviens, tout a commencé il y a quelques mois… La porte s’ouvre, plus rien n’est pareil : sa chemise noire s’éclaire de blanc, son regard bleu s’allume, sa voix rude rompt le silence et mes doigts se crispent sur mes cuisses. Ma bouche se prépare au goût amer,
« Madame Durieux, c’est l’heure de vos médicaments ! »
J’avale avec peine le breuvage liquoreux, la pilule blanche et le cachet rose que l’infirmier me tend. Ai-je le choix de cracher ?
« C’est très bien, Madame Durieux », ajoute-t-il d’un air faussement maternant. Puis, il se penche et ramasse l’écharpe grise qui gît sur le sol.
« Voilà votre gri-gri ! », ironise-t-il.

Tout en me caressant le visage avec le tissu, malgré les vapeurs de médecine, malgré le savon, malgré tout ce qu’ils disent, d’inspiration en inspiration, je la retrouve l’odeur de mon amour.
C’était il y a un jour, un mois, une année. Tu n’es plus là.

Écrit par Hollynx   |     |   |   2 passage(s)

Commentaires

Olfactive... cette belle et triste histoire, joliment illustrée par les tiroirs de Dali, si je ne me trompe :-))

Écrit par : Fred | 10/06/2005

Juste... C'est bien les tiroirs du Maître.

Écrit par : Hollynx | 10/06/2005

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