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15/06/2005

La sucette

Par une après-midi d’automne, je fis la connaissance du père : il cherchait en vain ce qui pourrait calmer la bouche avidemment têteuse de son bambin de quelques heures. De la réserve d’une pharmacie, je me retrouvai donc dans la main fébrile de cet homme aux oreilles délicates.
Puis, je fis la connaissance de la mère : son œil sceptique me fit comprendre instantanément que ma forme dodue ne lui plaisait guère. Elle me posa cependant dans le berceau de l’enfant, mais si loin qu’aucun contact n’était possible. Je l’apercevais vaguement : il ne devait avoir que quelques heures effectivement et semblait dormir paisiblement, la bouche en cœur, les gencives vierges et la langue douillette et chaude en mouvement. Je rêvais de ces horizons sensuels inaccessibles quand, tout à coup, un cri perçant me tira de ma torpeur. La mère ne parvint pas à le calmer et au bout de vingt longues minutes, elle se rappela mon existence et sa main m’introduit doucement dans le monde de mes fantasmes.
Ce fut divin pendant huit mois. Pas un de plus. Il faut vous dire que l’histoire d’amour d’une sucette et d’un bébé ne dure que cette période. A cause des dents, pardi !
Rapidement, je sentis des bosses puis des pics. Très vite, je souffris le martyre : je savais que l’enfant m’aimait mais il prenait un sadique plaisir à me mordiller. Toujours plus fort. Toujours plus ferme.
Heureusement, il y avait une règle d’or chez ces gens-là : pas question que je quitte le lit. J’avais donc toute la journée pour me remettre de la nuit et de la sieste du petit.
Plus le temps passait, plus le petit garçon s’attachait à moi mais son amour était inversement proportionnel à la haine de sa maman. Que n’aurait-elle pas fait pour me supprimer ! Tout y passa : les promesses de récompenses, les tentatives de séduction, au moment de la Saint-Nicolas, les menaces de punitions… mais rien n’y fit : il ne voulait pas me quitter.

Les années passèrent.
A la pré-adolescence du gamin, j’étais toujours là. Dans quel état, je ne vous dis pas. A cette époque, nous vivions une histoire d’amour secrète. Pensez, à onze ans, prendre une sucette pour s’endormir…
Les mois passèrent.
Le petit homme partit en classes de neige et ne m’emmena pas. Notre première séparation ! En effet, il avait préféré ses copains, ses livres et un mouchoir de tissu doux. Quelle idée !
Au bout d’une dizaine de jours, il revint. Il avait bonne mine. Je m’étais fait une joie de notre nuit de retrouvailles mais il m’oublia sous son oreiller. Le lendemain et le surlendemain, il ne fit pas attention à moi. Et après une semaine, la mère, ravie, me trouva sèche et abandonnée, l’œil vague et le cœur brisé. Contre toute attente, elle me regarda d’un air tendre, m’emmena loin du lit de son fils, loin de la maison, loin de mon histoire.
Je revins quelques jours plus tard, de bronze vêtue de la tête aux pieds et ce, pour l’éternité.

Douze ans après, je trône encore chez ces gens-là. J’ai une place d’honneur dans la vitrine de la salle à manger, entre un coquillage et un sablier. La maman m’époussette de temps en temps, le papa ne me regarde jamais, le nourrisson devenu homme trouve ridicule cette armoire à souvenirs.
Pourtant, quand nous sommes seuls tous les deux, il ouvre la porte de l’armoire ridicule, passe un doigt sur mes courbes et je sens monter en moi une sorte d’amertume beignée d’amour. Alors, du coin de l’œil pour ne pas qu’il arrête trop vite, je le regarde et, j’en suis certaine : il se rappelle à quel point nous étions complices et à quel point je compte encore pour lui mais… en secret.

Écrit par Hollynx   |     |   |   6 passage(s)

Commentaires

En secret Pour un petit garçon devenu homme et qui, s'il lit ces lignes, se rappelera...

Écrit par : Hollynx | 15/06/2005

... Un blog qui à besoin de nous...
http://no-mercy.skynetblogs.be/
un petit mot un com. lui fera certainement du bien amitiés...

Écrit par : Eric | 16/06/2005

Comme d'habitude ... ... j'ai adoré :o))
bises

Écrit par : Petit_verglas | 16/06/2005

:-) PhiL Merci pour la petite attention...

Écrit par : Hollynx | 16/06/2005

j'attendais impatiemment
que l'on parle du passage dans la confiture ...

Écrit par : xian | 16/06/2005

Pas question... les caries ! Cette mère voyait déjà du mauvais oeil la forme ronde de la tétine, tu imagines l'amas de sucre sur les dents de son rejeton ?

Écrit par : Hollynx | 16/06/2005

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