Skynet blogs


05/10/2005

Le rendez-vous


Ce soir, j’ai rendez-vous avec Marie.
Marie est une amie d’enfance, quoiqu’une dizaine d’années nous séparent. Nous habitions le même immeuble et nous allions à la même école. Elle doit avoir bien changé. La dernière fois que je l’ai vue, elle avait quinze ans. Je l’avais invitée à mon mariage. Je me souviens qu’elle avait été très émue, durant la cérémonie. Je représentais probablement à ses yeux le modèle, une sorte d’idéal ou que sais-je encore ? De me voir heureuse au bras de Bernard, elle avait pleuré.
Nos chemins se sont ensuite séparés. Je n’ai jamais cherché à la revoir mais j’ai toujours gardé en moi une pensée toute particulière pour cette fille.

Je scrute ma montre : dans deux heures, nous nous parlerons. Je me dirige vers la garde-robe : que mettre pour ces retrouvailles ? Des retrouvailles totalement inattendues : une adresse retrouvée, un coup de fil, un rendez-vous.
Ce petit tailleur gris et ce chemisier fantaisie devraient faire l’affaire.
J’arrive la première au petit restaurant que nous avons choisi : une pizzeria dans un quartier typique de la ville. L’Italie sera le témoin de nos souvenirs !
Je me sens un peu stressée. Pourvu qu’elle ne soit pas en retard.

La porte s’ouvre. Je me redresse sur ma chaise : c’est un couple de petits vieux qui s’installe non loin de moi. Deuxième angoisse : un jeune homme timide se dirige, sans un regard, vers la chaise libre la plus proche de la porte. Angoisse numéro trois : c’est elle, j’en suis certaine. Elle n’a pas changé. Elle a mûri. Cette maturité lui va bien, malgré un regard que je trouve un peu inquiet.
Marie me sourit et vient vers moi, d’un pas décidé. Nous nous faisons la bise.
L’amorce de la conversation est difficile mais notre tempérament de bavardes reprend vite le dessus. Cette initiative me rassure car, ayant remarqué une alliance à son index gauche, je ne voyais pas en quoi ma vie de femme divorcée allait l’intéresser. J’apprends très rapidement que Marie s’est mariée à 22 ans avec Pierre, un ingénieur. Trois enfants en cinq ans, une grande maison dans la banlieue, une vie sociale active, des amis, des sorties, le rêve quoi. Une fraction de seconde, le minuscule studio que je loue pour presque rien me vient à l’esprit. Et cette vie familiale, confortable, sans travail, sans patron, sans horaire à respecter… La vie au singulier, face au pluriel de l’existence ! Je soupire au fond de moi

Tout à coup, un sentiment étrange m’envahit : Marie n’est pas heureuse. Elle parle du passé, du présent mais, à aucun moment elle n’envisage le futur.
Brutalement, je reprends contact avec la réalité car elle me demande de parler de moi : que lui dire ? Une jeunesse idyllique, un mariage d’amour, un travail passionnant, un amant deux années durant, les sorties du week-end puis, le divorce, la solitude, les premiers cheveux blancs, la rupture avec l’amant, le boulot auquel on ne croit plus et les trop longues soirées d’hiver…
« Oh, moi… une vie sans histoire, divorcée et libre ! ». Oui, une vie sans histoire, un passé-bonheur, un présent-espoir et un futur-incertitude. Marie s’étonne de la brièveté de ma réponse. Pourtant, c’est bien ainsi que se résume ma vie.

La pizza que nous apporte le serveur est énorme. Nous la dégustons de bon cœur, tandis que le Chianti commence à faire sentir son effet. Les neurones embrumés d’effluves d’Italie, nous payons l’addition et nous nous retrouvons dans l’air frais de la nuit. Nous faisons quelques pas ensemble et nous nous quittons à la portière de ma voiture, nous promettant de nous appeler la semaine suivante.

Une centaine de mètres plus loin, des travaux m’ayant contrainte à un détour, j’aperçois Marie à l’arrêt des autobus. Je klaxonne. Je l’appelle. Embarrassée, elle s’approche :
« Tu n’as donc pas ta voiture, Marie ? »
« Comme tu vois et Pierre déteste prêter la sienne… »
« Monte, je te raccompagne ! »
Durant tout le trajet, Marie ne dit pas un mot. L’ai-je choquée ? Mesurant l’ampleur de son malaise, je respecte ce silence qui, curieusement, nous rassure.
Une fois devant chez elle, elle me remercie, m’embrasse à nouveau et me rappelle notre prochain rendez-vous.

Il est tard, je me couche sans m’être démaquillée, satisfaite de cette soirée pour le moins enrichissante car jusque là, qu’elle occasion m’avait été donnée d’apprécier ma vie à sa juste valeur ? Je ferme les yeux et un sommeil de plomb m’envahit instantanément

Cela fait trois semaines que nous nous sommes rencontrées. Marie ne m’a pas appelée. Je ne l’ai pas appelée non plus car un surplus de travail n’a cessé de me poursuivre mais, ce soir, je le fais sans faute.
C’est un répondeur qui me répond. Comme je déteste ces engins-là, je ne laisse pas de message : j’appellerai demain.
STUPEUR ! En mordant dans ma tartine, le lendemain matin, j’apprends par le journal que Marie s’est jetée sous les roues d’un train, au passage à niveau jouxtant sa maison…

Écrit par Hollynx   |     |   |   4 passage(s)

Commentaires

On a beau dire... l'herbe parraît toujours plus verte dans le jardin d'à côté, mais lorsqu'on y regarde de plus près, on y voit toutes les misères du monde. Histoire vraie? courage. Hostoire tout court, je suis avec toi dans cette réalité!

Écrit par : aeraine | 06/10/2005

... Pure fiction, Aeraine, rassure-toi. Disons que j'observe et j'écoute beaucoup les gens. C'est mon boulot et puis, une tendance naturelle... Je suis faite ainsi :-)

Écrit par : Hollynx | 06/10/2005

ouf!!! J'ai bien cru en lisant ce post que c'était vrai. Vraiment agréable de passer te lire. A la fin j'ai eu une larme à l'oeil, ca m'a touché cette histoire... quelle drole de vie la vie... meme si sur ces pages ca reste de la fiction... ca arrive malheureusement !!!
A bientot
Elie

Écrit par : Elie | 06/10/2005

Ben dis-donc !!! Les coups au coeur ...
Heureusement qu'il y a un commentaire de toi qui directement rassure.
N'empêche que trop souvent, de tels événements se produisent ...
Bonsoir Hollynx ...et bon week-end.
Jean-Pierre

Écrit par : Jean-Pierre | 07/10/2005

Les commentaires sont fermés.