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15/01/2008

La rencontre

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J'ai d'abord aperçu deux sachets posés sur le sol, contre le mur. Puis, deux pointes de pieds qui en dépassaient. J'ai poussé la porte et la crainte au ventre me fit dire : pas de problème, c'est pas un problème, avant de m'éclipser dans l'ascenseur, la vision d'un tout petit bout femme en tête.

A ma sortie quelques minutes plus tard, elle était toujours là, en simple pull malgré le froid, dissimulée entre le petit socle des sonnettes et la paroi de l'entrée, de telle sorte qu'on ne la surprenait qu'en arrivant tout près d'elle.
Elle était assise, minuscule, les jambes pliées contre son corps et les bras serrés, cherchant à rassembler ses maigres affaires. Elle semblait si seule, si fragile.
Je vis alors le journal qui la protégeait du froid du sol, comme celui-ci protégeait le sol de quelques gouttes de sang ignorées à mon premier passage.

Je ne sais pas pourquoi je lui ai adressé la parole. Je ne sais plus les mots. Elle tenta de se lever, tout en s'excusant : elle ramasserait toutes ses "crasses".
Quelle drôle d'idée de lui avoir demandé si elle avait un manteau, où elle habitait ! D'une voix étonnemment douce, elle me répondit qu'elle était à la rue et qu'elle ferait mieux de partir mais elle ne semblait ni pressée, ni farouche : elle était comme une habituée de l'endroit.
Nous avons parlé ainsi une bonne dizaine de minutes sans penser à nos différences, elle, assise sur le carrelage et moi debout, les deux mains dans les poches.
Un homme est entré. Il nous a dévisagées toutes les deux. Peut-être même plus moi qu'elle, d'ailleurs. Elle n'a pas réagi, ou si peu. Je lui ai dit, qu'en effet, elle ferait mieux de ne pas rester là : elle avait peur de passer la nuit au poste de police et moi j'avais peur de l'air de reproche de cet habitant des lieux qui m'avait lancé un regard de menace, à parler ainsi avec une "traînée".
Elle m'expliqua sa vie, sa fille de 7 ans et cette dame au vélo qui voulait bien qu'elle reste là. Je lui fis part des plaintes de locataires, des dégradations de certains visiteurs, de la crainte de trouver ainsi des personnes assises dans le hall et de ma peur à moi, de me trouver face à un drogué qui voudrait me piquer avec sa seringue. Elle s'étonna d'une telle idée : quand elle se piquait, à mon arrivée, elle n'aurait jamais pensé qu'on puisse avoir cette crainte. Cela la fit réfléchir et elle prit conscience de nos différences.
Quel moment étrange que cette complicité inattendue !

Je ne peux oublier son regard. J'entends encore sa voix qui répondit sans réserve à mes questionnements, qui me souhaita de ne jamais en arriver là et qui me confia ses espoirs en son enfant sur le bon chemin, car en première année, avec de bons résultats. Je ressens encore mon émotion quand elle me remercia de l'avoir acceptée, comprise et soutenue, l'espace d'un instant.
Nous nous sommes quittées sur le bord du trottoir. J'ai ouvert la portière de ma voiture et elle s'est éloignée. Nous nous sommes retournées, au même moment, et elle s'est écriée : bonne année !

Voilà un moment de vie intense que je n'oublierai jamais. Dorénavant, chaque fois que j'entrerai dans cet immeuble, j'espérerai secrétement apercevoir cette jeune femme qui transforma un lundi banal en un jour pas comme les autres...

Écrit par Hollynx   |     |   |   4 passage(s)

Commentaires

Toxicos Cette histoire est très touchante, Joëlle, mais (d'aucuns l'auront compris) cet immeuble est celui où j'habite, à Liège.
Ce genre de situation devient de plus en plus courant, surtout en hiver. Et on n'a pas toujours affaire à une « minuscule bonne femme » qui se pique "gentiment", mais parfois à deux mecs pas nets shootés à mort.
La peur du sida, les « crasses », les déprédations, l'odeur âcre, etc. font que certains résidents sont moins tolérants que d'autres. Personnellement, je leur dis à chaque fois « OK, dépêchez-vous de finir votre fix, mais je ne veux plus vous voir ici quand je repasserai ».
Liège est malheureusement dépassée par ce fléau, engendré, entre autre, par la proximité de Maastricht. Malgré la compassion qu'on peut avoir pour certains cas, on ne peut pas non plus être trop laxiste ...

Écrit par : Owen | 15/01/2008

Un conte de Noêl que tu nous racontes avec tant d'humanité et le brusque retour sur terre quand on lit la réaction parfois justifiée d'Owen...

Écrit par : Ecureuil | 19/01/2008

Juste une histoire vraie, de même que la réaction d'Owen que je comprends très bien aussi mais cette dame était tellement différente...
Enfin, ce fut un bon moment comme on en rencontre trop peu. Il y a des exceptions, faut le savoir...

Écrit par : Hollynx | 19/01/2008

touchant Parfois il y a des choses qui nous touchent, des joies qui nous tombent dessus sans que l'on s'y attende et dans ces imprévus même si la réalité est terrible on ressent des sentiments si forts qu'on se dit que rien ne vaut la vie mais que la vie ne vaut rien (dixit Souchon).
Elie

Écrit par : Elie | 22/01/2008

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